Matthieu KOPP, Fondateur d’Aquafadas, nous livre l’avenir de l’ePub, le format standard du livre électronique, avec ses futures spécifications dites AHL (Advanced Hybrid Layout*), pour répondre aux nouveaux modes de lectures.

*mises en page hybrides évoluées

Vincent DROUOT : Bonjour Matthieu, tu reviens de la journée de l’IDPF (International Digital Publishing Forum) à Paris, vous avez parlé de l’avenir  AHL ?

Matthieu KOPP : Oui, alors l’objectif de ce workshop (atelier) était de présenter les désidératas d’auteurs de BD (bandes dessinées), essentiellement français, et de regarder quelles étaient les choses que l’ePub (format standard des livres électroniques) pouvait déjà faire, et quelle étaient les choses que l’ePub AHL pouvaient faire (et aussi les choses qu’on ne pouvait pas encore faire et qu’il faudrait développer).

VD : Qu’est-ce que AHL ? (Advanced Hybrid Layout)

AHL est un module d’extension de l’ePub qui rajoute un certain nombre de recommandations qui ne font pas parti de la spécification principale de l’ePub, et qui pourraient être intégrées à l’avenir dans une révision majeur du format ePub pour augmenter ses capacités et fonctionnalités pour les Fixed Layout(2).

AHL c’est la possibilité de gérer des mises en pages complexes avec du texte et des images, et potentiellement des mises en page pour lesquelles il existerait une version juste textuelle, ou des version alternatives. C’est pour cela que l’on parle de mise en pages hybrides, par le fait de pouvoir passer d’un type de mise en page à un autre.

AHL veut résoudre 3 problèmes :

  • Les multiple Rendition : soit plusieurs “rendus” dans le même document ePub, et la possibilité de passer de l’une à l’autre facilement.
  • La navigation : soit permettre du « Panel by Panel » (des zones dans des zones) pour autoriser de nouvelles expériences de lecture plus adaptées et créatives, la notion de « page » disparaissant avec les livres numériques, le but étant de répondre aux besoins de la BD numérique et au magazines électroniques.
  • Les Previews : soit offrir la possibilité d’inclure dans un ePub un extrait du contenu d’un livre électronique, pour en faire la promotion par exemple, tant que la personne ne l’a pas acheté. Si la personne décide de l’acquérir, du coup le contenu complet du livre se débloque et devient disponible pour la lecture.

 

VD : Qu’entend-t-on par Multiple-Rendition ? Aurais-tu des exemples ?

MK : Concernant les rendus multiples :

  • Un premier exemple : imaginons la création de plusieurs rendus qui s’appliquent à différents écrans, des grands écrans, ou à des écrans Retina, et un 3ème rendu alternatif, plus adapté à des smartphones.
  • Second exemple : dans le cas d’un magazine, lorsque je clique sur un article, je peux passer en mode de lecture Reflow (texte uniquement).
  • Un dernier exemple, avec des contenus en plusieurs langues et le possibilité de pouvoir choisir la langue du contenu.

Du coup, il y aura un mode de sélection manuelle et un mode automatique où le système de lecture va choisir le rendu le plus approprié, et ensuite de donner la possibilité au lecteurde passer sur une autre.

C’est quelque chose que l’on a dans toutes les app de magazine actuellement, mais que l’ePub est incapable de faire pour l’instant. Donc l’idée c’est de pouvoir avoir plusieurs représentations d’un même contenu : une première représentation dans laquelle la maquette est respectée (Fixed Layout), et une seconde représentation en Reflow avec la possibilité de passer de l’une à l’autre et de choisir laquelle je veux voir, comment je vais lire mon contenu. Surtout, lorsque je suis à un point de lecture dans l’une, j’ai la possibilité de passer dans l’autre en gardant mon point de lecture.

VD : Cela ressemble à la notion de Responsive dans le web ?

Pas complètement, car là c’est plus une problématique de rendus différents, et moins de mise en page différente.

VD : Concernant l’évolution des modes de navigation dans un livre électronique, peux-tu nous en dire plus ?

MK : Le deuxième aspect d’AHL, en effet, c’est la question de la navigation. C’est à dire, comment est-ce que l’on navigue dans de grandes pages alors que l’on a des écrans beaucoup plus petits. Pour l’instant on fait du ‘pan & zoom’, on ‘pinch’ avec les doigts, on ‘zoom’, on se déplace… tout cela manuellement. Là l’idée c’est de pouvoir créer des séquences de navigation, de définir des régions, des zones dans les pages et de passer d’une région à l’autre avec des effets. (cela s’applique surtout pour la BD et le magazine).

L’exemple type c’est pour la BD. On peut définir des régions qui délimitent les cases et on peut même dire que se sont des cases. On étend le langage de l’ePub en ajoutant des métadonnées qui informent que ça c’est une case, ça c’est une région qui a un texte dans un bulle, etc., et ensuite on laisse le système de lecture gérer cette information. Dans le cas où cette zone est une case, le système peut créer un masque qui cache tout ce qui est à l’extérieur de cette case.

Ensuite je peux définir des régions à l’intérieur de régions. Par exemple, je peux indiquer des points de vue dans une grande case, et le système va passer d’un point de vue à l’autre pour créer une navigation aidée. Si l’écran est suffisamment grand, le système peut décider de fusionner certains points de vue parce que finalement il peut limiter le nombre de mouvements qu’il va faire à l’intérieur d’une case, alors que sur un smartphone il va effectivement passer par tous les points de vue. Ça c’est le deuxième aspect, la navigation via des régions d’intérêt. Et ça s’applique à la fois à la BD mais aussi au magazine, sachant que dans le cas du magazine on définit en plus des métadonnées supplémentaires, qui permettent de dire que ça c’est le titre de mon magazine, ça c’est un colonne, ça c’est média, pour que le système de lecture (l’appli) puisse adapter sa lecture et utiliser cette information pour faire des choses intelligentes.

Le 3ème aspect de la spéc AHL c’est de donner un moyen aux éditeurs d’ePub de créer ce qu’on appelle des “preview”, c’est à dire des échantillons de leur publication, soit un petit ePub qui contiendrait juste quelques pages d’une BD par exemple. Et donner le mécanisme qui dit que ça ce n’est pas le contenu total mais juste une preview de l’ePub total, et que le contenu total, on peut l’acquérir à tel endroit. Ce sont des choses qui sont rajoutées dans la spéc. De même qu’on peut aussi prendre un ePub complet, et décider à l’intérieur de cet ePub quelles sont les parties qui devront être utilisées pour fabriquer la preview, laisser le système de lecture afficher la preview de cet ePub, et enfin afficher la version complète si le lecteur paye. On a donc un seul fichier au final.

Ce sont des mécanismes qui sont inclus dans la spéc de l’AHL.

Ça permet déjà de traiter la partie transformation de l’existant, c’est à dire des BD qui ont des vraies pages telles qu’on les connait, le papier qu’on aura digitalisé ; et de permettre de gérer différents devices (appareils), différentes langues, la navigation sur de petits écrans…

Il y a plein d’artistes qui font de la créa, qui inventent de nouveaux modes d’expression. Il y a les BD Blog, et tous ces modes d’expression où les auteurs déconstruisent la BD. Puisque la notion de page disparait un peu au profit de (par exemple) scroll infinis, verticaux ou horizontaux, d’actions qui se déclenchent lorsqu’on se déplace dans les scrolls, un peu comme ce qu’on fait dans le Digital Publishing… Tout ça, se sont des choses qui ne sont pas supportée par l’ePub actuellement, car l’ePub a cette notion de page dans le format très ancrée. Et surtout dans les systèmes de lecture actuels, que ce soit iBooks ou Amazon, peu importe, ils essaient tous de faire une réplique du livre : on a tous vu ces interfaces où on essaie d’imiter un livre, avec des effets de page qui se tournent (flipbook) etc… alors que ce concept est un peu dépassé. Donc l’idée c’est de dire, comment est ce qu’on peut améliorer le format pour qu’un auteur puisse dire : “moi, je veux contrôler l’aspect de la liseuse, pour qu’elle n’affiche pas des pages, des ombres, etc…

L’idée était un peu de mesurer le chemin à parcourir pour pouvoir faire certaines créations, qui pour l’instant sont impossibles à faire en ePub.

VD : Donc ce sont de nouveaux modes d’écriture possible !

Oui, c’est d’essayer d’utiliser l’ePub, qui est finalement un véhicule de vente et de diffusion de contenu (par ce que c’est un standard), pour supporter des travaux relativement avancés de créations. L’idée étant que le standard a le bénéfice d’être un standard, et donc permet de vendre et de diffuser son contenu en multi-plateforme. Mais surtout lorsqu’on a un standard, il y a tout un écosystème qui se crée autour de lui, notamment des outils. On peut donc espérer que les outils “auteurs” vont, si le standard évolue vers plus de possibilités de création et d’expression de la créativité, aussi permettre de supporter cette nouvelle créativité. Ce qui n’est pour l’instant pas le cas, et les artistes font essentiellement les choses “à la main”, ou avec des outils web qui ne sont pas adaptés à ce qu’ils veulent faire.

VD : J’ai vu que les prochains outils d’Aquafadas devraient intégrer ces spécifications de l’ePub AHL ?

Oui sur notre Roadmap, à partir du moment où AHL devient une norme, on va effectivement intégrer AHL. Pour le moment nous travaillons beaucoup sur la navigation Panel by Panel, qu’on ne gérait pas encore sous Indesign. Mais c’est chose faite désormais. Ce sont des choses qui vont apparaître bientôt. Évidemment, quand AHL sera finalisé, ce qui j’espère va arriver dans les mois qui viennent, nos outils auront le label AHL, et exporterons de l’AHL en ePub (pour l’instant le Panel by Panel est en Javascript).
Panel by Panel : c’est le fait de pouvoir faire de la navigation d’une zone à l’autre. Un peu comme l’effet Kindle.

VD : Autre élément présenté dans votre Roadmap, c’est votre WebReader mais en HTML5, pouvez-vous m’en dire plus ?

C’est un travail qui est en cours effectivement ; on a un player HTML5, mais c’est plus qu’un simple Player, c’est plutôt un Export HTML5 à partir de nos outils. C’est à dire, ce qu’on design dans Indesign, ou ce que l’on fait dans CloudAuthoring, on va pouvoir l’exporter sous forme d’un fichier, d’un paquet HTML5, que l’on va pouvoir afficher dans n’importe quel navigateur. Cela permet d’avoir une diffusion web, même via des Kiosques Web, qui sont aussi des choses petit à petit en train d’être finalisées, et donc d’attaquer les différents médias. Sachant que l’export HTML5 nous permet aussi une diffusion vers des plateformes qu’on n’adresse pas de façon native, comme Windows8, Windows Mobile…

VD : Allez-vous proposer des kiosques pour distribuer et vendre des fichiers ePub ?

Pour l’ePub, nous n’offrons que des « outils auteurs », car c’est l’éditeur qui va choisir sa plateforme. On ne va pas fabriquer des kiosques qui lisent de l’ePub ou de l’ePub AHL. Nous sommes vraiment dans l’approche double : une diffusion par des Apps via notre format AVE, mais aussi une diffusion du même contenu sur d’autre plateforme, des standards, des libraires numériques, dont l’ePub est le format de facto. On est capable d’exporter la même expérience utilisateur ou la plus proche possible de ce qu’on avait en AVE, en ePub, pour adresser auprès de ces autres boutiques.

Par contre, on fera des Kiosques HTML5, ça oui, pour qu’on puisse diffuser sur le Web !

VD : Comment vois tu l’avenir du Digital Publishing, c’est un métier assez neuf, il y là une guerre du format… ?

En fait, il y a des choses à très très longue échéance qui sont, on le voit par exemple sur l’ePub, de plus en plus en train de converger vers l’intégration web. Et donc, il y a une très forte poussée pour que tout ce qui est fait en Digital Publishing puisse être décrit par ce qui se fait par le Web Open Platform (CSS, HTML et tout ce qui va avec). Çe sont des évolutions à 4 ou 5 ans, donc il faut être prêt…

Mais je pense qu’en attendant, on encore de beaux jours devant nous, et surtout un terrain d’expérimentation qui est supporté par notre format, qui nous permet d’innover dans l’expérience de lecture.